lundi 17 juin 2013

Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #5



A mesure que nous nous enfoncions dans la forêt des Horreurs, l’obscurité devenait plus dense, l’air plus lourd, et Gilbérald, mon fidèle écuyer, plus bleu. Le lieu offrait une ambiance des plus macabres, qui empoisonnait notre imagination et entamait notre raison. Les chevaux étaient nerveux, et nous avions toutes les peines du monde à les faire avancer. Ils tressaillaient au moindre son, au moindre souffle dans les buissons. Le mien fut le premier à succomber, des suites d’une crise cardiaque provoquée par le bruit malencontreux d’une brindille qu’il brisa lui-même sous son sabot. Quant à celui de Gilbérald, mon fidèle écuyer, la tension qui se dégageait de la forêt le rendit fou. C’est du moins ce qu’il nous parut quand nous le vîmes subitement grimper dans un arbre et se jeter de la plus haute branche en agitant désespérément les pattes. Il réussit même à lancer quelques petits gazouillis avant de lamentablement s’écraser par terre.
Nous fûmes donc obligés de continuer notre route à pied, nous frayant tant bien que mal un passage à travers l’enchevêtrement de branchages qui encombrait le chemin. Le bruit de nos pas, étouffé par le lit de feuilles mortes qui tapissait l’humus, rendait le silence d’autant plus oppressant.
-Je commence à me demander si j’ai bien fait de vous accompagner, me dit Roger, que le son de sa propre voix fit sursauter.
-Ne t’inquiète pas, le calmai-je. Tant que tu restes à mes côtés, il ne peut rien t’arriver.
Il jeta un bref coup d’œil à Gilbérald, mon fidèle écuyer.
-Je vois ça. Mais nous sommes en plein milieu du domaine du cyclope Inette, et s’il venait à attaquer…
-Tu t’en fais donc pour si peu ? Je suis un chevalier, ne l’oublie pas, et en tant que tel, j’ai suivi un entraînement spécial ! Je me rappelle comme si c’était hier du cours que notre maître d’armes nous fit à propos des combats contre les cyclopes. Il est très important par exemple de toujours l’affronter avec le soleil dans notre dos, car leur unique œil est très sensible à la lumière.
Roger regarda autour de nous. L’obscurité était plus épaisse que jamais.
-Oui, bon, fis-je. Il y a encore tout un tas de manières de prendre l’avantage sur un cyclope. Et puis, au besoin, nous pourrons toujours lui laisser Gilbérald, mon fidèle écuyer, pour faire diversion.
-Ca, c’est un bon plan, monseigneur ! En plus, j’ai entendu dire que le cyclope Inette aimait la viande bien bleue. Votre écuyer est juste à point.
Je me mis à scruter les arbres attentivement, car il me semblait entendre un grondement sourd et régulier.
-Méfions-nous, chuchotai-je. Les cyclopes sont très sournois, et ne connaissent rien des règles de chevalerie et des bonnes manières au combat.  Il n’hésiterait pas, je suis sûr, à nous tendre un piège, à nous attaquer par derrière, ou pire, à profiter lâchement de notre sommeil pour nous égorger. Car dis-toi bien que c’est très lâche, un cyclope !
A peine avais-je achevé ma phrase que nous vîmes, étendu de tout son long au beau milieu de la route, un énorme cyclope endormi, dont le ronflement m’avait alerté quelques minutes auparavant.
-C’est sûrement lui ! fit Roger en pâlissant.
-Alors laisse-moi faire, mon ami. Il est temps pour moi de voir si les heures passées en cours n’ont pas été perdues en vain. Je vais te le terrasser, moi, ce cyclope !
-Soyez prudent, tout de même, monseigneur.
-Calme tes craintes, mon bon Roger, mais parle moins fort quand même.
Je m’approchai silencieusement du monstre, et je me hissai jusqu’à sa tête. Son haleine fétide faillit presque me faire défaillir. Mais je restai bien ferme sur mes assises, et prenant mon épée à deux mains, je lui tranchai la gorge d’un geste net et précis. Le cyclope ouvrit l’œil, me considéra un instant avec une surprise qui se transforma en stupeur à la vue de son sang qui lui sortait de la gorge à gros bouillons. Ce fut plus qu’il n’en put supporter, et il expira dans un gargouillis à peine audible. Voilà comment fut terrassé le plus terrible monstre des environs, le cyclope Inette, qui plus jamais ne terroriserait personne.
-Alors là bravo, monseigneur ! s’écria Roger. Vous vous êtes bien battu ! C’était très impressionnant !
-Bah, fis-je. Le combat auquel tu viens d’assister n’est que futilité, pour nous autres chevaliers. « Défends la veuve, sauve l’orphelin, mange ta soupe et dis bonjour à la dame », telle est notre devise.
Mais l’heure n’était pas aux congratulations, car tout portait à croire que le poison qui rongeait mon pauvre Gilbérald, mon fidèle écuyer, arrivait à terme.
-Il n’a plus beaucoup de temps à vivre, me confia Roger, l’air visiblement peiné. C’est bien dommage. Mais s’apitoyer sur le sort des morts et ressasser le passé ne sert à rien. La vie continue, et si vous avez besoin d’un écuyer, soyez sûr, monseigneur, que je remplirai ce rôle avec joie.
-Brave homme ! fis-je, au bord de l’émotion.
Deux heures plus tard, au prix d’incroyables efforts, nous étions arrivés à l’orée de la forêt des Horreurs, qui était également celle de la forêt des Maléfices. Mais là encore, une épreuve nous attendait. Un grand chevalier en armure noire se tenait au beau milieu du chemin, les mains fermement posées sur le pommeau de son épée solidement fichée dans le sol.
-Holà, messires ! nous lança-t-il. Un instant !
-Nous n’avons rien à déclarer, dis-je. Laisse-nous passer !
-Si vous voulez continuer votre route, il vous faudra me payer le droit de passage. Sinon, vous n’avez plus qu’à rebrousser chemin.
-Je suis en mission spéciale, sur ordre du Roi. Tu dois me laisser passer !
-Si tu veux passer sans payer, chevalier, je respecterai ton choix sans te poser plus de questions. Mais alors il te faudra me combattre.
Il leva son épée, et après l’avoir fait tournoyer au dessus de sa tête, il la tendit vers moi, pointe en avant.
-Combien je vous dois ? demandai-je en sortant mon porte-monnaie.
-Cinq mille écus !
-C’est une honte ! m’écriai-je. Rançonner ainsi les honnêtes gens !
Il me menaça de son épée.
-On ne pourrait pas marchander un peu ? hasardai-je.
-Pas question ! Je ne suis pas un vulgaire marchand de tapis ! Bats-toi, si tu n’as pas assez d’argent !
-Allons, allons, ne nous énervons pas.
-Allez ! me cria-t-il. Viens te battre, si t’es un homme !
-La violence n’a jamais rien réglé, vous savez !
-Tu as peur ! Tu es un lâche ! Ouh, le lâche !
Cette fois, c’en était trop ! Dieu m’est témoin que j’avais tout fait pour éviter d’en arriver là, mais il ne ma laissait pas le choix. Il me fallait faire demi-tour.
-Allez-y !me lança Roger. Montrez-lui qui vous êtes !
-C’est que…
-C’est ça ! cria le chevalier noir. Montre-moi qui tu es !
Il brandissait son épée en sautillant comme un fou, le regard dément, complètement possédé par le démon de la bataille. Il s’approcha de moi et me donna un coup de pied dans le tibia.
-Aïe ! Ca va pas la tête !
-Bien fait ! Ah ah ah. Ta mère en short devant le donjon !
Malgré moi, je sortis mon épée de son fourreau, et je me préparai au combat. Voyant cela, le chevalier noir sembla hésiter.
-Ah ! fit-il. Euh… vous avez l’intention de vous battre ?
-Puisqu’il le faut !
-Ah bon ! Alors je me rends, vous avez gagné. Bravo ! Vous avez été le plus fort, je ne faisais pas le poids. C’était un beau combat, vraiment !
Roger était au comble de l’étonnement.
-Mais, dit-il, vous n’avez même pas commencé !
-Tais-toi, lui dis-je. Tu n’y connais rien. Puisqu’il dit que je suis le plus fort !
Le chevalier noir se rangea sur le côté, et s’inclinant, nous invita à poursuivre notre route.
Une fois de plus, je sortais victorieux d’un combat durement mené. Forts de cette nouvelle victoire, nous étions à présent dans la forêt des Maléfices, où vivait la vieille sorcière qui elle seule pouvait sauver Gilbérald, mon fidèle écuyer. Mais allions-nous la trouver à temps, ou allait-il mourir stupidement dès le début de l’histoire ?

* * * * * * * * *

Les heures s’écoulaient inexorablement, et nous n’avions encore trouvé aucun indice pouvant nous renseigner sur la présence d’une éventuelle sorcière. Je commençais à sérieusement douter de son existence. Je regardai tristement Gilbérald, mon fidèle écuyer, puis je me tournai vers Roger, et je me dis qu’il ferait assurément un très bon écuyer.
-Tu es sûr que c’est par là ?
-Ben non, pas vraiment, dit-il. Vous savez, monseigneur, la forêt est vaste, et je n’y suis pas venu très souvent. J’ai bien peur que nous n’arrivions trop tard.
Gilbérald, mon fidèle écuyer, commençait à délirer. Il se prenait tour à tour pour un écureuil et une noisette, et il se mordait régulièrement le bras à pleines dents en poussant des petits squick squick.
-On n’a pas idée, non plus ! grognai-je, agacé. Est-ce que je me fais transpercer l’épaule par une flèche empoisonnée, moi !?
Le silence de la forêt fut alors déchiré par un formidable craquement. Un arbre venait de s’abattre bruyamment non loin de nous.
-Tiens, fis-je. Il y a donc des bûcherons qui travaillent dans cette forêt ?
-Ne trouvez-vous pas que le bruit se rapproche dangereusement, monseigneur ? me fit remarquer Roger.
Sa phrase se transforma en cri apeuré quand deux arbres gigantesques s’abattirent sur nous. Nous fûmes ensevelis sous leurs ramures entremêlées.
-Ah ça !m’écriai-je en tentant de m’extirper de cette prison inattendue. Qui donc s’amuse à nous faire tomber des arbres sur la tête ?
Je crus alors apercevoir, glissant prestement entre les arbres, la silhouette gracieuse d’une jeune fille à la peau brune, dont les yeux me lancèrent un éclair aussi bref qu’inquiétant. Ce ne fut que le temps d’un battement de cil, et j’attribuai cette vision au choc que je venais de subir. Par contre, le cyclope qui se tenait devant moi, vigoureusement campé sur les deux piliers qui lui tenaient lieu de jambes, était bien réel. La grossière massue avec laquelle il tenta de m’écraser aussi, mais il ne réussit qu’à réduire quelques branches en petit bois, et je m’en allai promptement rejoindre Roger sous les feuillages, abris désespéré et bien dérisoire face aux assauts furieux du monstre.
-Ca alors ! murmurai-je. On aurait dit le cyclope Inette. Mais c’est impossible, je l’ai tué !
-C’est son esprit qui revient pour se venger, grelotta Roger.
-Squick squick, se mordit Gilbérald, mon fidèle écuyer.
Le cyclope souleva le tronc qui nous abritait comme il l’aurait fait d’un fétu de paille et l’envoya par dessus les cimes. Nous l’entendîmes chuter lourdement dans un craquement sinistre à plusieurs dizaines de mètres de là. Le colosse nous dévisagea de son œil unique, et un horrible rictus déforma son visage pourtant fort laid au naturel. Roger se jeta à ses pieds, les mains tendues en avant dans une ultime supplique.
-Epargnez-moi, monsieur l’esprit du cyclope Inette ! se lamenta-t-il. Ce n’est pas moi qui aie eu l’idée de vous tuer ! C’est lui ! A vrai dire, j’étais même plutôt contre.
Roger essayait de gagner du temps, et je ne pus que saluer son courage. Mais le cyclope, semblant prêter foi à ses dires, se tourna vers moi. Son haleine méphitique me convainquit qu’il ne s’agissait pas là d’un fantôme.
-Ne t’inquiète pas, mon bon Roger, dis-je. Ce n’est pas un fantôme, c’est un vrai cyclope.
Et la vérité m’apparut dans toute son indécente nudité : c’était le frère jumeau d’Inette qui se tenait là devant moi, frère caché au monde jusqu’à présent, sans doute pour d’obscures raisons d’héritage. Le monstre leva son énorme massue, et je sentis que ma dernière heure était venue. J’allais bientôt comparaître devant le créateur de toutes choses, la tête basse et passablement écrabouillée, sans avoir pu mener à bien la mission pour laquelle il m’avait investi. L’arme s’abattit sur moi avec toute la force et la sauvagerie dont était capable un tel monstre.
Mais la masse stoppa net à quelques centimètres de mon front. Ouvrant les yeux, je constatai non sans surprise qu’elle avait été arrêtée par un jeune garçon. Sa force semblait toutefois surhumaine puisqu’un seul bras lui avait suffit pour réaliser cet exploit.
Il arracha alors la massue des mains du cyclope et la brisa en deux. Tout d’abord effaré, le monstre s’apprêtait à réagir, mais le garçon ne lui en laissa pas le temps: d’un seul coup de pied, il l’envoya dans les cieux, où il ne fut bientôt plus qu’un point minuscule, puis il disparut pour toujours. Ainsi finit le frère jumeau caché du cyclope Inette.
Le jeune garçon se tourna vers moi, un grand sourire se dessinant sur ses lèvres:
-Je vous prie de m’excuser, chevalier; dit-il. Je me suis interposé dans votre combat sans votre permission.
-Tu es jeune, mon fier et impétueux ami, mais je l’ai été avant toi. Je ne t’en tiendrai donc pas rigueur. Sache cependant, comme l’expérience me l’a moi-même appris plus d’une fois, que la limite entre audace et inconscience est vite franchie. Si tu avais bien observé mon combat contre ce cyclope, tu aurais noté que j’avais la situation bien en main, et il s’en est fallu d’un cheveu que tu ne sois pris dans la violence de ma contre-attaque! Fort heureusement, je me suis retenu à temps, mais cela aurait pu t’être fatal!
-Je n’avais pas remarqué, en effet! Pardonnez ma folie!
-Que cela te serve de leçon! Ceci dit, ta technique me semble assez intéressante. D’où te vient cette force?
Sa figure s’illumina. Ses cheveux en mèches folles lui retombaient sur les yeux malgré le bandeau qui les ceignait. Il avait l’air honnête et loyal, mais on avait déjà vu des loups se déguiser en agneau pour mieux rentrer dans la bergerie, et je restais discrètement sur mes gardes.
-Ne soyez pas si tendu, chevalier, et rangez cette épée que vous brandissez vers moi. Je ne vous veux aucun mal, m’assura-t-il. Et je ne pense pas que les rudiments d’arts martiaux dont vous venez de voir une brève démonstration puissent grand chose contre votre expérience du combat!
-Armarcio? Quel nom étrange! Est-ce une sorte de sortilège? Qui te l’a appris?
-Mon nom est Yam, je viens des montagnes de Pardela. Mon père m’a enseigné tout ce qu’il savait, et lui même tenait cela de son père, qui le tenait de son père, qui pour sa part le tenait de son arrière grand tante, qui avait tout appris d’un vieil ermite dont la science lui venait d’un raton-laveur qui avait été enlevé dans sa jeunesse par des extra-terrestres, mais je ne peux garantir l’authenticité de ce dernier point.
Il sembla alors remarquer la présence de Gilbérald, mon fidèle écuyer.
-Qu’est-il donc arrivé à cet homme?
-Ah oui, je l’avais oublié! Il nous faut absolument trouver la vieille sorcière qui est censée habiter cette forêt, sans quoi il mourra!
Yam s’approcha de Gilbérald, mon fidèle écuyer, et resta plusieurs secondes à le dévisager.
-Ton père t’a sans doute appris tes armarcios, mais il ne semble pas t’avoir appris la politesse; jeune homme! Ca ne se fait pas, de fixer quelqu’un avec autant d’insistance, simplement parce qu’il a un physique ingrat!
-Non, non, ne vous méprenez pas! Cet homme me rappelle quelqu’un, un ami de mon père. Je ne me souviens pas bien, j’étais très jeune la dernière fois que je l‘ai vu, mais je crois bien que c’est lui. Il avait l’habitude de venir nous voir au moins une fois par mois, et ils discutaient longuement ensemble.
-Ce serait un ami de ton père?! Après tout, c’est bien possible! Il ne m’a jamais parlé de ce qu’il avait fait avant d’entrer à mon service. Si j’avais su qu’il me causerait autant de soucis, je ne l’aurais d’ailleurs jamais engagé! Mais que fait ton père à présent?
Le jeune garçon baissa les yeux.
-Il est mort voilà bientôt deux ans...
J’avais, contre mon habitude, commis un impair que je m’empressai de réparer.
-Ah ah! fis-je.
-Il a été assassiné, et son meurtrier a enlevé ma mère. C’est pourquoi j’ai passé ces deux dernières années à parcourir le monde. Je n’aurais de cesse de retrouver l’assassin de mon père et de libérer ma mère de son odieuse emprise!
-C’est bien, mon garçon, d’avoir un but dans la vie! lui dis-je la main sur l’épaule.
Gilbérald, mon fidèle écuyer, qui était revenu à lui, se mit alors à crier:
-Toréador, prends garde à toi!
Yam s’approcha de lui promptement.
-Saurait-il quelque chose sur le meurtrier de mon père? C’était son ami, il m’a reconnu lui aussi malgré ses sens perturbés et il tente sûrement de me donner un indice!
-Moi, dit Roger, je crois surtout qu’il rentre dans une nouvelle phase de délire. C’est très fréquent chez les victimes de ce poison. Avec mes anciens compagnons, nous avions d’ailleurs appelé cette nouvelle phase de délire la « Nouvelle phase de délire ».
-Toréador! Toréador! criait Gilbérald, mon fidèle écuyer.
-Non! Non! Ce doit être le nom du meurtrier! Il essaie de m’aider malgré la fièvre qui le secoue!
Un feu intense brûlait dans les yeux du jeune homme.
-Ah mon père! Pour la première fois depuis ce jour funeste, j’entrevois une lueur d’espoir! Tu seras vengé, je te le jure à nouveau! Quant à toi, Toréador, prends garde à toi, oui, prends garde à toi! Le bras de la vengeance est en marche!
-Allons, mon garçon, dis-je. Du calme! Et n’oublie pas que le bras de la vengeance est un plat qui se mange froid.
Sans se soucier de mon appel à la retenue sans laquelle toute action est pourtant vouée à l’échec, il prit Gilbérald, mon fidèle écuyer, dans ses bras, et sans même plier sous son poids il commença à avancer à vive allure, tout en m’exhortant à le suivre
-Venez, chevalier! Je connais le refuge de la sorcière! C’est la vieille Serpillière, j’ai déjà eu affaire à elle. Elle n’est pas des plus accueillante, mais elle connaît son affaire. Nous sauverons votre écuyer!
Il quitta le chemin pour s’enfoncer dans la forêt. Son histoire ne m’avait pas paru très convaincante, mais nous n’avions d’autre choix que de lui faire confiance. Et les paroles de Merlan me revinrent à l’esprit: « tu aurais tort de ne compter que sur toi-même si tu veux aller au bout de ton périple ». Je m’en remis donc à la sagesse de l’enchanteur, et suivi de Roger, je m’enfonçai à mon tour dans les profondeurs de la forêt...


* * * * * * * *

samedi 15 décembre 2012

Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #4




Notre voyage durait depuis trois jours, et si nous ne nous étions pas d’abord trompé de route, erreur dont seule la mauvaise foi de Gilbérald, mon fidèle écuyer, l’empêchait de reconnaître la responsabilité, nous aurions pu être déjà bien loin de la capitale. Toutefois, nous avions forcé l’allure dans la journée, et nous pouvions voir à présent les cimes de la forêt des Horreurs, dont la réputation était loin d’être excellente, en partie à cause de la présence en son sein du cyclope Inette, un monstre terrifiant et sanguinaire.
Gilbérald, mon fidèle écuyer, chevauchait à mes côtés, l’air préoccupé.
-Je me demande si nous arriverons à temps pour éviter que le général Toultant et ses hommes ne se fassent mettre en pièces, dit-il. Czxywitzcultac est à tant de lieues d’ici !
-Il est vrai qu’à cause de toi, nous avons perdu beaucoup de temps. Mais je ne saurais douter de mon succès. Dieu a pointé son doigt sur moi, et son petit doigt me dit que le fourvoiement n'est pas mon destin !
-Pourvu que nous ne nous en mordions pas les nôtres...
-Homme de peu de foi, soupirai-je.
Le soir approchait et faisait peu à peu rougir les nuages, et nos ombres s’allongeaient pour bientôt disparaître dans la pénombre. Une auberge, d’abord cachée par quelques arbres, apparut sur le bord du chemin, et ses fenêtres chaleureusement éclairées semblaient nous inviter à venir y passer la nuit.
-Holà, aubergiste ! criai-je. Une chambre pour la nuit ! Et mène nos chevaux à l’écurie !
-Bien, monseigneur.
Nous étions bientôt attablés devant un bon dîner, quand le tavernier vint nous voir.
-Monseigneur, dit-il timidement, si j’osais…
-Osez, mon brave, osez !
-Eh bien en fait, il s’agit d’une bande de brigands qui sévit dans la région depuis quelques jours. Leur chef est Rick Iki, un homme dur et violent qui a instauré un véritable climat de terreur depuis que les soldats du roi ont dû partir pour garder la frontière Et il a décidé de se venger de moi car je lui ai refusé la main de ma fille.
-Vous avez une fille ? dis-je, brusquement intéressé.
-Non, justement ! C’est bien là le drame ! Sinon, vous pensez bien que jamais je n’aurais pris le risque de lui déplaire.
-Et qu’attendez-vous donc de moi, brave homme ?
L’aubergiste se tortilla et enfouit ses mains dans son tablier.
-Si vous pouviez les mettre hors d’état de nuire, cela me rendrait un fier service, ainsi qu’à toute la région. Et je pourrai à nouveau dormir sur mes deux oreilles.
Je ne savais quoi lui répondre.
-Je ne peux rien vous garantir, vous savez. Je n’ai guère le temps de m’occuper de ça. La meilleure solution pour vous serait de vous procurer une fille le plus vite possible.
Je voyais bien à sa mine désappointée qu’il était loin d’être satisfait de ma réponse. Il n’aborda toutefois plus le sujet de la soirée, et nous ne tardâmes pas à aller nous coucher. La nuit se passa sans incidents, et ce fut frais et dispos que nous reprîmes notre route.

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Nous avions déjà dépassé l’heure de manger quand Gilbérald, mon fidèle écuyer, me fit remarquer que nous nous dirigions droit vers la forêt des Horreurs.
-Je le sais bien, dis-je. Cela te pose un problème ?
-C’est bien là que vit le cyclope Inette, non ? Ca ne vous effraie pas ?
Je pris un air indigné.
-Enfin quand même, continua-t-il, il a déjà vaincu un grand nombre de héros au palmarès pourtant riche en exploits. Siegfried le Héros et Sire Maginot eux-même n'ont rien pu faire contre lui !
Je lui adressai un regard miséricordieux.
-Ne me compare pas à ces guerriers de bas étage, dis-je, tout juste bons à pêcher à la ligne. La meilleure chose qui puisse arriver à ce cyclope, c’est de ne pas croiser notre chemin.
-On pourrait faire le tour, non ?
-Cela ne ferait que nous retarder ! Et puis ça suffit comme ça, Gilbérald, mon fidèle écuyer ! De quoi aurais-je l’air si à la moindre difficulté je dévie de ma route ?
Il ne répondit rien, mais au bout de quelques minutes, il ne put s’empêcher de me mettre à nouveau en garde.
-Laissez-moi ouvrir la marche, mon maître ! Je repense à ces brigands dont nous a parlé l’aubergiste. Ca ne m’étonnerait pas qu’ils aient installé leur campement aux abords de la forêt, là où rares sont ceux qui osent s’aventurer. Et ce lieu me semble propice aux embuscades.
-Tu crains donc une embuscade, dis-je sans pouvoir m’empêcher de sourire. Tu me feras toujours rire, Gilbérald, mon fidèle écuyer !
J’avais à peine achevé ma phrase qu’une flèche vint se ficher dans son épaule. Il pâlit mais ne tomba pas de son cheval.
-Hardi, Gilbérald, mon fidèle écuyer ! m’écriai-je en dégainant mon épée. Ce n’est pas le moment de céder à la souffrance ! Sors ton couteau, et défendons chèrement ma vie !
Gilbérald, mon fidèle écuyer, payait cher son manque de vigilance, mais l’heure n’était certes pas aux reproches. Dix rudes gaillards se ruaient sur nous comme des beaux diables, hurlant et agitant leurs haches, leurs masses d’armes et leurs glaives au-dessus de leur tête.
Cela me semblait bien dangereux. D’ailleurs, l’un d’eux ne tarda pas à trébucher et à s’empaler sur son épée. Un autre coupa la tête à deux de ses compagnons, ce qui était prévisible, tant son manque d’attention était manifeste. Au même instant, celui qui le suivait s’étrangla sans surprise avec la fronde qu’il faisait tournoyer très maladroitement. Un autre encore tomba bêtement dans un piège à tigre, où il fut transpercé de part en part par des pieux acérés. Son voisin, quant à lui, traversa sans regarder et se fit bien évidemment écraser par un bus, tandis qu’un autre était pris en otage par des terroristes aux idéaux fallacieux. Le plus grand de ces brigands, averti par son majordome que ses actions venaient de chuter de manière catastrophique et que sa femme le quittait, se suicida sans plus attendre. Enfin, celui qui semblait être le chef fut enlevé par un ptérodactyle. Ainsi fut défaite la terrible bande de Rick Iki.
Il y avait toutefois un survivant que je ne remarquai pas tout de suite. En effet, le dernier de ces joyeux drilles courait toujours comme un fou dans notre direction, et je m’étonnai un instant qu’il soit encore en vie. Il arriva sur nous en hurlant, mais son élan fut tel qu’il percuta mon cheval de plein fouet et s’étala de tout son long face contre terre. Je notai alors qu’il n’avait pas d’arme, ce qui expliquait sans doute qu’il ait pu courir aussi longtemps sans se tuer lui-même.
Il se releva avec peine, se tenant la figure à deux mains en gémissant.
-Tout va bien, mon brave ? lui demandai-je.
-Oui, oui, monseigneur, dit-il. C’est bien aimable à vous de vous en préoccuper.
Il nous regarda un instant en se massant le visage sans rien dire, considérant tour à tour ma bourse bien remplie et ma lourde épée qui pendait à mon côté. Finalement, il sembla prendre une décision.
-Vous avez cru que nous vous attaquions, peut-être ? dit-il.
-Ma foi, je dois bien avouer que l’idée m’a traversé l’esprit.
L’homme éclata de rire.
-Ah ah ah ! Qu’allez-vous chercher là !
Il intercepta mon regard sceptique.
-Bon, admit-il, on vous attaquait peut-être un peu. Mais moi, j’étais contre !
Le sympathique bandit n’était pas bien grand, pas très costaud non plus, et il n’avait pour se protéger du soleil qu’une petite touffe de cheveux roux au sommet de son crâne. Ses yeux, se réduisant à deux petites fentes, semblaient continuellement sur le qui-vive.
-Apprends-nous donc ton nom, mon ami, dis-je.
-Thébault, monseigneur.
-Merci, fis-je. Je sais. Quant à ton nom, si tu préfères le garder secret, tu dois avoir tes raisons. Je suis désolé de m’être montré aussi indiscret. Un passé douteux, peut-être ?
Je le regardai d’un air entendu et lui fis un clin d’œil.
-Douteux, douteux, c’est vite dit, monseigneur, s’offusqua notre ami. Je suis très influençable, voyez-vous, et Rick Iki, cet infâme brigand, a bien su profiter de ma faiblesse de caractère. J’ai donc été entraîné malgré moi dans une vie de débauches et de dépravations sans fin, une spirale infernale à la pente savonneuse. Rendez-vous compte qu'il m’a obligé à commettre vols et assassinats, alors que je suis allergique à toute violence ! Ah, le calvaire que j'ai enduré, monseigneur ! Moi qui n’aspirais qu’à élever des abeilles et soigner quelques fleurs dans la paisible retraite d’un humble petit jardinet.
Je posai alors ma main sur son épaule.
-Allons mon ami, tu n’as pas à te justifier ainsi devant moi. Je me moque bien de ton passé, et ce n’est certes pas à moi de te juger. Mais tu me plais bien, aussi vais-je te faire une proposition. Que dirais-tu de m’accompagner dans ma quête ? J’ai besoin d’hommes francs et courageux comme toi !
Il me toisa de ses petits yeux, dans lesquels je pus lire une certaine suspicion.
-Francs et courageux comme moi ? Dites, ça ne serait pas un peu dangereux, votre quête, là ?
-Assurément ! Très dangereux ! Il y a même fort à parier que tu n’en reviennes pas vivant.
Il recula d’un pas.
-Bon voyage, monseigneur !
-Le roi sait se montrer généreux envers ceux qui ont bien mérité de lui. Si tu m’aides à sauver le royaume, c’est la gloire et la fortune qui t’attendent !
-Qu’attendons-nous pour partir ?
-Mais nous partons sur le champ ! Nous n’avons perdu que trop de temps !
Je m’élançai déjà sur la route, quand mon nouveau compagnon me héla d’une voix étonnée.
-Et votre écuyer, monseigneur ! On le laisse ici ?
Je me retournai et considérai Gilbérald, mon fidèle écuyer, d’un œil circonspect. Il semblait effectivement peu enclin à poursuivre le voyage. Il restait bêtement planté sur son cheval, qui broutait paisiblement quelques racines sur le bord du chemin, et il regardait fixement devant lui, l’œil éteint, la langue pendante, le poil terne. Maintenant que j’y pensais, il me revenait en effet qu’il ne m’avait pas été d’un très grand secours lors de mon âpre bataille contre les brigands.
-Qu’as-tu donc encore été inventer pour nous retarder ? lui criai-je.
Il resta sans réactions.
-Je crois, dit mon ami, que c’est à cause de cette flèche qui lui dépasse de l’épaule.
J’examinai attentivement l’épaule de Gilbérald, mon fidèle écuyer. Une flèche était effectivement fichée dans sa chair, et le sang coulait légèrement le long de son bras.
-Une petite flèche comme ça ? Tu crois ?
-Eh bien, en fait, dit le petit brigand en riant d’un air gêné, je crois qu’on l’avait un peu empoisonnée. Mais ce n’était pas mon idée ! Je crois même me souvenir que j’étais contre.
Heureusement, le poison n’était pas fulgurant. On pouvait encore le sauver si on ne tardait pas trop à trouver l’antidote. Mon sympathique ami me laissa même entendre qu’une vieille sorcière vivant dans la forêt des Maléfices avait sans doute le pouvoir nécessaire pour le soigner. La forêt des Maléfices, pour ceux à qui la géographie de la région est inconnue, était limitrophe de la forêt des Horreurs. On pouvait considérer qu’il s’agissait là de la même et unique forêt, mais on faisait quand même la différence, ne serait-ce que parce qu’elles n’avaient pas le même nom.
-Je ne sais pas ce qui me retient de te laisser là, Gilbérald, mon fidèle écuyer ! J’avais bien besoin de ça, tiens ! Enfin, nous allons tout de même essayer de te sauver. Ne t’inquiète pas, Roger m'a confié que le poison ne te tuera pas avant la fin de la journée, normalement. D’ici là, tu auras le temps de devenir tout bleu, puis tout vert, puis mauve avec des points jaunes, ce qui au passage sera du plus mauvais goût. Ensuite, tu perdras tes cheveux, puis tes dents, et tu deviendras aveugle et muet. Et alors tu délireras et tu auras de terribles accès de fièvre, ta peau se craquellera, tu vomiras du sang et tu étoufferas lentement pour finalement agoniser dans d’atroces souffrances.
Après l’avoir ainsi rassuré, je me tournai vers le petit homme.
-Il est assez rigolo, votre poison, dis-je.
-On s’y est mis à plusieurs pour le trouver.
-Dis-moi, cela te dérange-t-il si je te trouve un nom ? Moi-même, je n’en ai pas, mais si nous devons être deux dans ce cas, nous allons avoir du mal à nous y retrouver. Tu t’appelleras donc désormais Roger !
Il répéta son nouveau nom trois ou quatre fois pour en apprécier la sonorité, puis avec un haussement d’épaule résigné, il me dit :
-Après tout, pourquoi pas ? Roger, ce n’est pas si mal pour un nouveau départ.
Il était plus que temps de se remettre en marche, car Gilbérald, mon fidèle écuyer, tournait déjà au bleu ciel. Et c’est ainsi que nous partîmes gaiement vers la forêt des Horreurs, sans une seule idée des formidables aventures qui nous y attendaient.




mardi 1 mai 2012

Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #3


Ce fut avec un immense soulagement que nous arrivâmes après bien du mal dans les appartements privés du roi. Ce dernier s’assit derrière son bureau et me présenta un siège en face de lui.
-Un cigare ?
-Non merci, fis-je. Je ne fume pas.
-Et vous avez raison ! Car pour accomplir votre mission, vous aurez besoin de toutes vos forces.
Aux côtés de Merlan et de Bovin, qui se tenaient respectueusement derrière le roi, je remarquai un petit homme étrange déguisé en palmier d’intérieur qui remit une enveloppe au roi.
-Je vous présente Pavupapris, notre maître espion. Mais vous le connaissez, je crois.
-Qui ne le connaît pas, dis-je. Quoique, avec son déguisement, je ne l’avais pas reconnu.
-Vous pouvez disposer, Pavupapris, dit le roi.
Le palmier s’éclipsa.
-Vous trouverez dans cette enveloppe tous les renseignements nécessaires sur Holi Wood, dont un portrait récent ainsi que divers documents qui pourront vous être utiles. Pour les obtenir, plusieurs de nos meilleurs agents sont morts.
Je décachetai l’enveloppe. Elle ne contenait qu’une feuille blanche où seul était écrit le nom de Holi Wood, sous un portrait grossier qui se résumait à un rond avec deux petits points mesquins pour les yeux et une bouche qui tirait la langue, ainsi qu’un bon de réduction de deux écus à valoir sur mon prochain rendez-vous chez le coiffeur.
-Comme ça, vous pourrez partir combattre le Mal avec une coupe de cheveux adaptée. Quant aux documents concernant Holi Wood, je reconnais qu’ils sont un peu maigres. Mais c’est tout ce que nous avons !
Je rangeai le dossier dans son enveloppe.
-N’oublie pas que notre destin est entre tes mains, me dit Bovin avec une légère angoisse qui faisait trembler sa voix.
-Vous pouvez compter sur moi ! assurai-je en me levant.
Le roi sortit alors son porte-monnaie et me tendit dix sous.
-Tiens, me dit-il. Pour t’acheter des bonbons.
-Votre majesté est trop bonne.
-Bon, je résume : votre mission, si vous l’acceptez, est de vous infiltrer dans les lignes ennemies, de trouver Holi Wood, le terrible Prince des ténèbres, et de lui flanquer une bonne correction. D’après nos renseignements, il se trouverait à Czxywitzcultac, une ville au nord-est du royaume, avec son lieutenant Taum Krouz et le plus gros de son armée. Le général Toultant essaiera de le retenir le plus longtemps possible, mais le temps nous est désormais compté. Si au cours de votre mission, vous ou l’un de vos hommes venait à être pris ou tué, nous nierons avoir eu connaissance de vos agissements. Ce message s’autodétruira dans trente secondes. Bonne chance, Jim ! Bip bip bip…BOUM !
-Bien, Sire !
Je me retirai le cœur gonflé d’orgueil et d’espoir. J’allais finalement pouvoir révéler au monde mes immenses talents, et on me reconnaîtrait enfin à ma juste valeur. La tâche allait être rude, je le sentais, mais loin de me décourager, cette idée me galvanisait. Et c’est ainsi que commença ma formidable aventure.

* * * * * * * * *

-Ah, Gilbérald, mon fidèle écuyer ! m’écriai-je. Je te cherchais.
-Me voici, mon maître.
Il se tenait devant moi, le sourire servile, attendant mes ordres comme un bon chien attendrait son os. C’était lui qui, il y avait déjà plusieurs années de cela, s’était proposé de lui-même d’entrer à mon service. Bien qu’un peu maladroit, et manquant parfois cruellement de cette présence d’esprit et de ce sang froid qui me valurent de nous sortir de nombreuses situations inextricables, il m’avait toujours témoigné un attachement et un dévouement à toute épreuve. De sa jeunesse, il ne parlait guère, mais j’avais cru comprendre qu’il avait beaucoup voyagé. Sa connaissance du pays allait certes m’être appréciable.
-Va donc seller mon cheval. ! lui dis-je.
-Pourquoi, mon maître ?
Je le regardai avec impatience.
-Parce que c’est plus confortable pour voyager, répondis-je. Je vois que tu ne t’es toujours pas départi de ta mauvaise habitude de poser des questions idiotes !
Il baissa la tête, l’air penaud.
-Je voulais juste savoir où nous allions, c’est tout.
Je levai les yeux au ciel.
-Mais où étais-tu donc, ce matin ? m’écriai-je. Tout le royaume est au courant ! Tu ne sais donc pas que Dieu lui-même m’a chargé d’aller sauver le monde ?
-Noble tâche.
-Oui, et qui d’autre que moi aurait pu être désigné pour une mission aussi délicate !
-On se le demande.
Je le regardai d’un œil mauvais.
-Nous devons nous rendre au plus vite à Czxywitzcultac, poursuivis-je.
-Czxywitzcultac ?
-Oui, Gilbérald, mon fidèle écuyer. La ville la plus importante du nord-est. Là se jouera le sort du royaume. Mais trêve de bavardages inutiles ! Nous n’avons perdu que trop de temps ! En route !
Nos bagages furent vite bouclés, et dans l’heure qui suivit nous quittions le château, non sans avoir préalablement pris congé du duc et de ma chère Rose. Près de la grande porte de la ville, Merlan nous attendait. Il vint vers nous avec un air de visible contentement malgré la gravité solennelle de sa démarche.
-Ah, Gilbérald ! dit-il, à mon grand étonnement. Maintenant, nous ne pouvons plus faire demi-tour.
Gilbérald, mon fidèle écuyer, acquiesça. Merlan se tourna alors vers moi et me dit à la manière d’un maître d’école s’adressant à son élève :
-Chevalier, la route que tu t’apprêtes à suivre sera longue et semée d’embûches. Aussi, écoute bien ce que j’ai à te dire. Mes conseils et mes prédictions ont rarement été inutiles à qui sait s’en rappeler.
-Je t’écoute, ô sage Merlan.
-Tu rencontreras sur ta route de nombreux alliés, même si tous ne t’apparaîtrons pas comme tels de prime abord. L’union fait la force, chevalier, et tu aurais tort de ne compter que sur toi-même si tu veux aller au bout de ton périple.
Il fouilla un moment dans ses vastes poches et en sortit une petite amulette qu’il me remit.
-Porte la en toute occasion, ne t’en sépare jamais. C’est une amulette que je tiens d’une ancienne princesse aujourd’hui disparue. A ce titre, elle a de grands pouvoirs. En cas de grand danger, elle saura t’aider.
Je passai l’amulette autour du cou. Aussitôt, un étrange sentiment de bien-être m’envahit.
-Bien, continua Merlan. A présent, quelques petites recommandation avisées qui je pense te seront profitables : parfois, tu seras tenté de poser des questions trop indiscrètes. Cela ne peut t’apporter que des ennuis, car la curiosité est un vilain défaut. Couvre-toi bien, car les nuits sont fraîches, et il serait dommage que tu attrapes froid. Lave-toi bien les dents après chaque repas.
Je ne pus dissimuler une certaine impatience.
-Oui, c’est ça, dis-je en piquant ma monture des talons. A bientôt, sage Merlan !
-Bonne chance, chevalier ! Et n’oublie pas, les chats noirs sont source de malheur, et le vendredi treize est un jour funeste. Si tu rencontres un jour une jeune fille bossue à la peau bleue qui te dit qu’elle est philatéliste, jette trois pierres dans un étang puis frotte-toi le nombril avec la queue d’un scorpion en récitant trois fois de suite le Notre Père à l’envers, ou alors arrête la boisson.
Mais nous étions déjà loin et les remparts de la ville disparaissaient derrière nous, faisant désormais partie du passé. Nous ne nous retournâmes pas une seule fois. Nous croisions parfois de grands groupes de gens qui, sûrs de mon échec, s’exilaient en masse en se lamentant sur leur sort. Hommes de peu de foi, à qui je saurai bien prouver combien ils avaient tort. De ce moment, je me jurai de ne pas revenir sans la tête de Holi Wood plantée au bout de mon épée.