dimanche 17 février 2013
Vano et le Trubichinchose #3
jeudi 14 février 2013
Vano et le Trubichinchose #2
mercredi 13 février 2013
Vano et le Trubichinchose #1
samedi 15 décembre 2012
Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #4
Notre voyage
durait depuis trois jours, et si nous ne nous étions pas d’abord trompé de
route, erreur dont seule la mauvaise foi de Gilbérald, mon fidèle écuyer,
l’empêchait de reconnaître la responsabilité, nous aurions pu être déjà bien
loin de la capitale. Toutefois, nous avions forcé l’allure dans la journée, et
nous pouvions voir à présent les cimes de la forêt des Horreurs, dont la
réputation était loin d’être excellente, en partie à cause de la présence en
son sein du cyclope Inette, un monstre terrifiant et sanguinaire.
Gilbérald, mon
fidèle écuyer, chevauchait à mes côtés, l’air préoccupé.
-Je me demande
si nous arriverons à temps pour éviter que le général Toultant et ses hommes ne
se fassent mettre en pièces, dit-il. Czxywitzcultac est à tant de lieues
d’ici !
-Il est vrai
qu’à cause de toi, nous avons perdu beaucoup de temps. Mais je ne saurais
douter de mon succès. Dieu a pointé son doigt sur moi, et son petit doigt me dit que le fourvoiement n'est pas mon destin !
-Pourvu que nous ne nous en mordions pas les nôtres...
-Homme de peu de foi, soupirai-je.
-Pourvu que nous ne nous en mordions pas les nôtres...
-Homme de peu de foi, soupirai-je.
Le soir
approchait et faisait peu à peu rougir les nuages, et nos ombres s’allongeaient pour bientôt disparaître dans la pénombre. Une auberge, d’abord
cachée par quelques arbres, apparut sur le bord du chemin, et ses fenêtres
chaleureusement éclairées semblaient nous inviter à venir y passer la nuit.
-Holà,
aubergiste ! criai-je. Une chambre pour la nuit ! Et mène nos chevaux
à l’écurie !
-Bien,
monseigneur.
Nous étions
bientôt attablés devant un bon dîner, quand le tavernier vint nous voir.
-Monseigneur,
dit-il timidement, si j’osais…
-Osez, mon
brave, osez !
-Eh bien en
fait, il s’agit d’une bande de brigands qui sévit dans la région depuis
quelques jours. Leur chef est Rick Iki, un homme dur et violent qui a instauré
un véritable climat de terreur depuis que les soldats du roi ont dû partir pour
garder la frontière Et il a décidé de se venger de moi car je lui ai refusé la
main de ma fille.
-Vous avez une
fille ? dis-je, brusquement intéressé.
-Non,
justement ! C’est bien là le drame ! Sinon, vous pensez bien que jamais je n’aurais pris le risque de lui déplaire.
-Et
qu’attendez-vous donc de moi, brave homme ?
L’aubergiste
se tortilla et enfouit ses mains dans son tablier.
-Si vous
pouviez les mettre hors d’état de nuire, cela me rendrait un fier service, ainsi
qu’à toute la région. Et je pourrai à nouveau dormir sur mes deux oreilles.
Je ne savais
quoi lui répondre.
-Je ne peux
rien vous garantir, vous savez. Je n’ai guère le temps de m’occuper de ça. La
meilleure solution pour vous serait de vous procurer une fille le plus vite
possible.
Je voyais bien
à sa mine désappointée qu’il était loin d’être satisfait de ma réponse. Il
n’aborda toutefois plus le sujet de la soirée, et nous ne tardâmes pas à aller
nous coucher. La nuit se passa sans incidents, et ce fut frais et dispos que
nous reprîmes notre route.
* * * * * * * * *
Nous avions
déjà dépassé l’heure de manger quand Gilbérald, mon fidèle écuyer, me fit
remarquer que nous nous dirigions droit vers la forêt des Horreurs.
-Je le sais
bien, dis-je. Cela te pose un problème ?
-C’est bien là
que vit le cyclope Inette, non ? Ca ne vous effraie pas ?
Je pris un air
indigné.
-Enfin quand
même, continua-t-il, il a déjà vaincu un grand nombre de héros au palmarès
pourtant riche en exploits. Siegfried le Héros et Sire Maginot eux-même n'ont rien pu faire contre
lui !
Je lui
adressai un regard miséricordieux.
-Ne me compare
pas à ces guerriers de bas étage, dis-je, tout juste bons à pêcher à la ligne. La meilleure chose qui puisse arriver
à ce cyclope, c’est de ne pas croiser notre chemin.
-On pourrait
faire le tour, non ?
-Cela ne
ferait que nous retarder ! Et puis ça suffit comme ça, Gilbérald, mon
fidèle écuyer ! De quoi aurais-je l’air si à la moindre difficulté je
dévie de ma route ?
Il ne répondit
rien, mais au bout de quelques minutes, il ne put s’empêcher de me mettre à
nouveau en garde.
-Laissez-moi
ouvrir la marche, mon maître ! Je repense à ces brigands dont nous a parlé
l’aubergiste. Ca ne m’étonnerait pas qu’ils aient installé leur campement aux
abords de la forêt, là où rares sont ceux qui osent s’aventurer. Et ce lieu me
semble propice aux embuscades.
-Tu crains
donc une embuscade, dis-je sans pouvoir m’empêcher de sourire. Tu me feras
toujours rire, Gilbérald, mon fidèle écuyer !
J’avais à
peine achevé ma phrase qu’une flèche vint se ficher dans son épaule. Il pâlit
mais ne tomba pas de son cheval.
-Hardi,
Gilbérald, mon fidèle écuyer ! m’écriai-je en dégainant mon épée. Ce n’est
pas le moment de céder à la souffrance ! Sors ton couteau, et défendons
chèrement ma vie !
Gilbérald, mon fidèle écuyer, payait cher son manque
de vigilance, mais l’heure n’était certes pas aux reproches. Dix rudes gaillards
se ruaient sur nous comme des beaux diables, hurlant et agitant leurs haches, leurs
masses d’armes et leurs glaives au-dessus de leur tête.
Cela me semblait bien dangereux. D’ailleurs, l’un d’eux ne tarda pas à trébucher et à s’empaler sur son épée. Un autre coupa la tête à deux de ses compagnons, ce qui était prévisible, tant son manque d’attention était manifeste. Au même instant, celui qui le suivait s’étrangla sans surprise avec la fronde qu’il faisait tournoyer très maladroitement. Un autre encore tomba bêtement dans un piège à tigre, où il fut transpercé de part en part par des pieux acérés. Son voisin, quant à lui, traversa sans regarder et se fit bien évidemment écraser par un bus, tandis qu’un autre était pris en otage par des terroristes aux idéaux fallacieux. Le plus grand de ces brigands, averti par son majordome que ses actions venaient de chuter de manière catastrophique et que sa femme le quittait, se suicida sans plus attendre. Enfin, celui qui semblait être le chef fut enlevé par un ptérodactyle. Ainsi fut défaite la terrible bande de Rick Iki.
Cela me semblait bien dangereux. D’ailleurs, l’un d’eux ne tarda pas à trébucher et à s’empaler sur son épée. Un autre coupa la tête à deux de ses compagnons, ce qui était prévisible, tant son manque d’attention était manifeste. Au même instant, celui qui le suivait s’étrangla sans surprise avec la fronde qu’il faisait tournoyer très maladroitement. Un autre encore tomba bêtement dans un piège à tigre, où il fut transpercé de part en part par des pieux acérés. Son voisin, quant à lui, traversa sans regarder et se fit bien évidemment écraser par un bus, tandis qu’un autre était pris en otage par des terroristes aux idéaux fallacieux. Le plus grand de ces brigands, averti par son majordome que ses actions venaient de chuter de manière catastrophique et que sa femme le quittait, se suicida sans plus attendre. Enfin, celui qui semblait être le chef fut enlevé par un ptérodactyle. Ainsi fut défaite la terrible bande de Rick Iki.
Il y avait
toutefois un survivant que je ne remarquai pas tout de suite. En effet, le dernier
de ces joyeux drilles courait toujours comme un fou dans notre direction, et je
m’étonnai un instant qu’il soit encore en vie. Il arriva sur nous
en hurlant, mais son élan fut tel qu’il percuta mon cheval de plein fouet et
s’étala de tout son long face contre terre. Je notai alors qu’il n’avait pas
d’arme, ce qui expliquait sans doute qu’il ait pu courir aussi longtemps sans
se tuer lui-même.
Il se releva
avec peine, se tenant la figure à deux mains en gémissant.
-Tout va bien,
mon brave ? lui demandai-je.
-Oui, oui,
monseigneur, dit-il. C’est bien aimable à vous de vous en préoccuper.
Il nous
regarda un instant en se massant le visage sans rien dire, considérant tour à
tour ma bourse bien remplie et ma lourde épée qui pendait à mon côté. Finalement,
il sembla prendre une décision.
-Vous avez cru
que nous vous attaquions, peut-être ? dit-il.
-Ma foi, je
dois bien avouer que l’idée m’a traversé l’esprit.
L’homme éclata
de rire.
-Ah ah
ah ! Qu’allez-vous chercher là !
Il intercepta
mon regard sceptique.
-Bon,
admit-il, on vous attaquait peut-être un peu. Mais moi, j’étais contre !
Le sympathique
bandit n’était pas bien grand, pas très costaud non plus, et il n’avait pour se
protéger du soleil qu’une petite touffe de cheveux roux au sommet de son crâne.
Ses yeux, se réduisant à deux petites fentes, semblaient continuellement sur le
qui-vive.
-Apprends-nous
donc ton nom, mon ami, dis-je.
-Thébault,
monseigneur.
-Merci,
fis-je. Je sais. Quant à ton nom, si tu préfères le garder secret, tu dois avoir
tes raisons. Je suis désolé de m’être montré aussi indiscret. Un passé douteux,
peut-être ?
Je le regardai
d’un air entendu et lui fis un clin d’œil.
-Douteux,
douteux, c’est vite dit, monseigneur, s’offusqua notre ami. Je suis très
influençable, voyez-vous, et Rick Iki, cet infâme brigand, a bien
su profiter de ma faiblesse de caractère. J’ai donc été entraîné malgré moi dans une vie de débauches et de dépravations sans fin, une
spirale infernale à la pente savonneuse. Rendez-vous compte qu'il m’a obligé à commettre vols et assassinats, alors que je
suis allergique à toute violence ! Ah, le calvaire que j'ai enduré, monseigneur ! Moi qui n’aspirais qu’à
élever des abeilles et soigner quelques fleurs dans la paisible retraite d’un
humble petit jardinet.
Je posai alors
ma main sur son épaule.
-Allons mon ami,
tu n’as pas à te justifier ainsi devant moi. Je me moque bien de ton passé, et
ce n’est certes pas à moi de te juger. Mais tu me plais bien, aussi vais-je te
faire une proposition. Que dirais-tu de m’accompagner dans ma quête ? J’ai
besoin d’hommes francs et courageux comme toi !
Il me toisa de
ses petits yeux, dans lesquels je pus lire une certaine suspicion.
-Francs et
courageux comme moi ? Dites, ça ne serait pas un peu dangereux, votre
quête, là ?
-Assurément !
Très dangereux ! Il y a même fort à parier que tu n’en reviennes pas
vivant.
Il recula d’un
pas.
-Bon voyage,
monseigneur !
-Le roi sait
se montrer généreux envers ceux qui ont bien mérité de lui. Si tu m’aides à
sauver le royaume, c’est la gloire et la fortune qui t’attendent !
-Qu’attendons-nous
pour partir ?
-Mais nous
partons sur le champ ! Nous n’avons perdu que trop de temps !
Je m’élançai
déjà sur la route, quand mon nouveau compagnon me héla d’une voix étonnée.
-Et votre
écuyer, monseigneur ! On le laisse ici ?
Je me
retournai et considérai Gilbérald, mon fidèle écuyer, d’un œil circonspect. Il semblait effectivement peu enclin à poursuivre le voyage. Il restait
bêtement planté sur son cheval, qui broutait paisiblement quelques racines sur
le bord du chemin, et il regardait fixement devant lui, l’œil éteint, la langue pendante, le poil terne. Maintenant que j’y pensais, il me revenait en effet qu’il ne m’avait
pas été d’un très grand secours lors de mon âpre bataille contre les brigands.
-Qu’as-tu donc
encore été inventer pour nous retarder ? lui criai-je.
Il resta sans
réactions.
-Je crois, dit
mon ami, que c’est à cause de cette flèche qui lui dépasse de l’épaule.
J’examinai
attentivement l’épaule de Gilbérald, mon fidèle écuyer. Une flèche était
effectivement fichée dans sa chair, et le sang coulait légèrement le long de
son bras.
-Une petite
flèche comme ça ? Tu crois ?
-Eh bien, en
fait, dit le petit brigand en riant d’un air gêné, je crois qu’on l’avait un
peu empoisonnée. Mais ce n’était pas mon idée ! Je crois même me souvenir
que j’étais contre.
Heureusement,
le poison n’était pas fulgurant. On pouvait encore le sauver si on ne tardait
pas trop à trouver l’antidote. Mon sympathique ami me laissa même entendre qu’une
vieille sorcière vivant dans la forêt des Maléfices avait sans doute le pouvoir
nécessaire pour le soigner. La forêt des Maléfices, pour ceux à qui la
géographie de la région est inconnue, était limitrophe de la forêt des Horreurs.
On pouvait considérer qu’il s’agissait là de la même et unique forêt, mais on
faisait quand même la différence, ne serait-ce que parce qu’elles n’avaient pas
le même nom.
-Je ne sais
pas ce qui me retient de te laisser là, Gilbérald, mon fidèle écuyer !
J’avais bien besoin de ça, tiens ! Enfin, nous allons tout de même essayer
de te sauver. Ne t’inquiète pas, Roger m'a confié que le poison ne te tuera pas avant la fin de la
journée, normalement. D’ici là, tu auras le temps de devenir tout bleu, puis
tout vert, puis mauve avec des points jaunes, ce qui au passage sera du plus mauvais goût. Ensuite, tu perdras tes cheveux,
puis tes dents, et tu deviendras aveugle et muet. Et alors tu délireras et tu
auras de terribles accès de fièvre, ta peau se craquellera, tu vomiras du sang
et tu étoufferas lentement pour finalement agoniser dans d’atroces souffrances.
Après l’avoir
ainsi rassuré, je me tournai vers le petit homme.
-Il est assez
rigolo, votre poison, dis-je.
-On s’y est
mis à plusieurs pour le trouver.
-Dis-moi, cela
te dérange-t-il si je te trouve un nom ? Moi-même, je n’en ai pas, mais si
nous devons être deux dans ce cas, nous allons avoir du mal à nous y retrouver.
Tu t’appelleras donc désormais Roger !
Il répéta son
nouveau nom trois ou quatre fois pour en apprécier la sonorité, puis avec un
haussement d’épaule résigné, il me dit :
-Après tout,
pourquoi pas ? Roger, ce n’est pas si mal pour un nouveau départ.
Il était plus
que temps de se remettre en marche, car Gilbérald, mon fidèle écuyer, tournait
déjà au bleu ciel. Et c’est ainsi que nous partîmes gaiement vers la forêt des
Horreurs, sans une seule idée des formidables aventures qui nous y attendaient.
mardi 1 mai 2012
Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #3
Ce fut avec un
immense soulagement que nous arrivâmes après bien du mal dans les appartements
privés du roi. Ce dernier s’assit derrière son bureau et me présenta un siège
en face de lui.
-Un
cigare ?
-Non merci,
fis-je. Je ne fume pas.
-Et vous avez
raison ! Car pour accomplir votre mission, vous aurez besoin de toutes vos
forces.
Aux côtés de
Merlan et de Bovin, qui se tenaient respectueusement derrière le roi, je
remarquai un petit homme étrange déguisé en palmier d’intérieur qui remit une
enveloppe au roi.
-Je vous
présente Pavupapris, notre maître espion. Mais vous le connaissez, je crois.
-Qui ne le
connaît pas, dis-je. Quoique, avec son déguisement, je ne l’avais pas reconnu.
-Vous pouvez
disposer, Pavupapris, dit le roi.
Le palmier
s’éclipsa.
-Vous
trouverez dans cette enveloppe tous les renseignements nécessaires sur Holi
Wood, dont un portrait récent ainsi que divers documents qui pourront vous être
utiles. Pour les obtenir, plusieurs de nos meilleurs agents sont morts.
Je décachetai
l’enveloppe. Elle ne contenait qu’une feuille blanche où seul était écrit le
nom de Holi Wood, sous un portrait grossier qui se résumait à un rond avec deux
petits points mesquins pour les yeux et une bouche qui tirait la langue, ainsi
qu’un bon de réduction de deux écus à valoir sur mon prochain rendez-vous chez
le coiffeur.
-Comme ça,
vous pourrez partir combattre le Mal avec une coupe de cheveux adaptée. Quant
aux documents concernant Holi Wood, je reconnais qu’ils sont un peu maigres.
Mais c’est tout ce que nous avons !
Je rangeai le
dossier dans son enveloppe.
-N’oublie pas
que notre destin est entre tes mains, me dit Bovin avec une légère angoisse qui
faisait trembler sa voix.
-Vous pouvez
compter sur moi ! assurai-je en me levant.
Le roi sortit
alors son porte-monnaie et me tendit dix sous.
-Tiens, me
dit-il. Pour t’acheter des bonbons.
-Votre majesté
est trop bonne.
-Bon, je
résume : votre mission, si vous l’acceptez, est de vous infiltrer dans les
lignes ennemies, de trouver Holi Wood, le terrible Prince des ténèbres, et de
lui flanquer une bonne correction. D’après nos renseignements, il se trouverait
à Czxywitzcultac, une ville au nord-est du royaume, avec son lieutenant Taum
Krouz et le plus gros de son armée. Le général Toultant essaiera de le retenir
le plus longtemps possible, mais le temps nous est désormais compté. Si au
cours de votre mission, vous ou l’un de vos hommes venait à être pris ou tué,
nous nierons avoir eu connaissance de vos agissements. Ce message
s’autodétruira dans trente secondes. Bonne chance, Jim ! Bip bip
bip…BOUM !
-Bien,
Sire !
Je me retirai
le cœur gonflé d’orgueil et d’espoir. J’allais finalement pouvoir révéler au
monde mes immenses talents, et on me reconnaîtrait enfin à ma juste valeur. La
tâche allait être rude, je le sentais, mais loin de me décourager, cette idée
me galvanisait. Et c’est ainsi que commença ma formidable aventure.
* * * * * * * * *
-Ah,
Gilbérald, mon fidèle écuyer ! m’écriai-je. Je te cherchais.
-Me voici, mon
maître.
Il se tenait
devant moi, le sourire servile, attendant mes ordres comme un bon chien
attendrait son os. C’était lui qui, il y avait déjà plusieurs années de cela,
s’était proposé de lui-même d’entrer à mon service. Bien qu’un peu maladroit,
et manquant parfois cruellement de cette présence d’esprit et de ce sang froid
qui me valurent de nous sortir de nombreuses situations inextricables, il
m’avait toujours témoigné un attachement et un dévouement à toute épreuve. De
sa jeunesse, il ne parlait guère, mais j’avais cru comprendre qu’il avait
beaucoup voyagé. Sa connaissance du pays allait certes m’être appréciable.
-Va donc
seller mon cheval. ! lui dis-je.
-Pourquoi, mon
maître ?
Je le regardai
avec impatience.
-Parce que
c’est plus confortable pour voyager, répondis-je. Je vois que tu ne t’es
toujours pas départi de ta mauvaise habitude de poser des questions
idiotes !
Il baissa la
tête, l’air penaud.
-Je voulais
juste savoir où nous allions, c’est tout.
Je levai les
yeux au ciel.
-Mais où
étais-tu donc, ce matin ? m’écriai-je. Tout le royaume est au
courant ! Tu ne sais donc pas que Dieu lui-même m’a chargé d’aller sauver
le monde ?
-Noble tâche.
-Oui, et qui
d’autre que moi aurait pu être désigné pour une mission aussi délicate !
-On se le
demande.
Je le regardai
d’un œil mauvais.
-Nous devons
nous rendre au plus vite à Czxywitzcultac, poursuivis-je.
-Czxywitzcultac ?
-Oui,
Gilbérald, mon fidèle écuyer. La ville la plus importante du nord-est. Là se
jouera le sort du royaume. Mais trêve de bavardages inutiles ! Nous
n’avons perdu que trop de temps ! En route !
Nos bagages
furent vite bouclés, et dans l’heure qui suivit nous quittions le château, non
sans avoir préalablement pris congé du duc et de ma chère Rose. Près de la
grande porte de la ville, Merlan nous attendait. Il vint vers nous avec un air
de visible contentement malgré la gravité solennelle de sa démarche.
-Ah,
Gilbérald ! dit-il, à mon grand étonnement. Maintenant, nous ne pouvons
plus faire demi-tour.
Gilbérald, mon
fidèle écuyer, acquiesça. Merlan se tourna alors vers moi et me dit à la
manière d’un maître d’école s’adressant à son élève :
-Chevalier, la
route que tu t’apprêtes à suivre sera longue et semée d’embûches. Aussi, écoute
bien ce que j’ai à te dire. Mes conseils et mes prédictions ont rarement été
inutiles à qui sait s’en rappeler.
-Je t’écoute,
ô sage Merlan.
-Tu
rencontreras sur ta route de nombreux alliés, même si tous ne t’apparaîtrons
pas comme tels de prime abord. L’union fait la force, chevalier, et tu aurais
tort de ne compter que sur toi-même si tu veux aller au bout de ton périple.
Il fouilla un
moment dans ses vastes poches et en sortit une petite amulette qu’il me remit.
-Porte la en
toute occasion, ne t’en sépare jamais. C’est une amulette que je tiens d’une
ancienne princesse aujourd’hui disparue. A ce titre, elle a de grands pouvoirs.
En cas de grand danger, elle saura t’aider.
Je passai
l’amulette autour du cou. Aussitôt, un étrange sentiment de bien-être
m’envahit.
-Bien,
continua Merlan. A présent, quelques petites recommandation avisées qui je
pense te seront profitables : parfois, tu seras tenté de poser des
questions trop indiscrètes. Cela ne peut t’apporter que des ennuis, car la
curiosité est un vilain défaut. Couvre-toi bien, car les nuits sont fraîches, et
il serait dommage que tu attrapes froid. Lave-toi bien les dents après chaque
repas.
Je ne pus
dissimuler une certaine impatience.
-Oui, c’est
ça, dis-je en piquant ma monture des talons. A bientôt, sage Merlan !
-Bonne chance,
chevalier ! Et n’oublie pas, les chats noirs sont source de malheur, et le
vendredi treize est un jour funeste. Si tu rencontres un jour une jeune fille
bossue à la peau bleue qui te dit qu’elle est philatéliste, jette trois pierres
dans un étang puis frotte-toi le nombril avec la queue d’un scorpion en
récitant trois fois de suite le Notre Père à l’envers, ou alors arrête la
boisson.
Mais nous
étions déjà loin et les remparts de la ville disparaissaient derrière nous,
faisant désormais partie du passé. Nous ne nous retournâmes pas une seule fois.
Nous croisions parfois de grands groupes de gens qui, sûrs de mon échec,
s’exilaient en masse en se lamentant sur leur sort. Hommes de peu de foi, à qui
je saurai bien prouver combien ils avaient tort. De ce moment, je me jurai de
ne pas revenir sans la tête de Holi Wood plantée au bout de mon épée.
samedi 28 avril 2012
Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #2
Le soleil
était déjà haut dans le ciel quand le roi convoqua tous ses chevaliers. Nous
fûmes réunis dans la Grande Salle, pièce gigantesque aux vastes voûtes, aux
imposants piliers, aux fenêtres immenses qui laissaient abondamment les rayons
du soleil descendre en cascades de lumière sur les lourdes dalles faites
d’authentiques écailles de dragon. Le roi, majestueusement assis sur son trône
à roulette (suite à un accident de chasse malencontreux, le roi s’était vu
privé de l’usage de ses jambes), était entouré des ses plus vaillants
chevaliers. N’ayant pas encore eu l’occasion de prouver ma bravoure, je ne
pouvais prétendre faire partie de ce cercle fermé, dont je ne peux m’empêcher
de citer les plus renommés. Il y avait donc là Bovin, le plus âgé des
chevaliers, presque aussi vieux que le roi, pour qui il avait accompli nombre
d’exploits, gagné d’innombrables batailles, et aussi achevé une quête ou
deux. A côté de lui se tenait Javelot, le plus impétueux des chevaliers, puis
venaient Pairdechval, le plus jeune des chevaliers, Marmelade, le plus pur,
Sacrebleu, le plus mystérieux, et Savon, le plus propre des chevaliers. A la
droite du roi se trouvait, digne et la tête haute, courbé sous le poids
vénérable des années, Merlan, le vieil enchanteur, qui avait toujours conseillé
le roi, et dont l’existence semblait remonter à la nuit des temps.
Le roi toussa
un peu pour réclamer le silence.
-Mes braves
chevaliers, dit-il, je n’irai pas par quatre chemins : l’heure est grave.
Un murmure
monta de la salle, vite étouffé par le regard sévère de Merlan.
-Holi Wood,
cet odieux tyran avec qui nous avions pourtant signé un pacte de non agression,
vient de lancer ses terribles armées à l’assaut du royaume. Nous venons
d’apprendre que la forteresse de l’Ouest est tombée, et la situation au Nord
n’est guère enviable.
L’assemblée
s’agita. Le roi toussa à nouveau pour faire revenir le calme, mais il fut pris
d’une violente quinte. Bovin lui donna alors de légères tapes dans le dos, ce
qui eut pour effet de calmer la quinte et de faire tomber le roi de son trône.
Les chevaliers les plus proches, le sourire aux lèvres mais le cachant bien, se
précipitèrent pour l’aider à se relever.
-Je sais que
plusieurs d’entre vous, mon bon Merlan n’étant pas des moindres, m’avaient mis
en garde contre cet ignoble parjure, notamment lorsque, il y a trente ans de
cela, il annexa purement et simplement notre voisin, le royaume des Cerisiers.
Je ne reviendrai pas là-dessus. Tout ce que je puis dire, c’est qu’à l’époque,
nous n’étions pas préparés à la guerre. A présent, nous le sommes davantage,
mais Holi Wood a considérablement accru ses forces. Il a passé de nouvelles
alliances avec les peuples de l’Est et avec les Gobelets et les Drôles, dont on
dit qu’il est devenu le seigneur. Il aurait même, m’a assuré Merlan, signé un
pacte avec le Diable en personne.
-Ben mince
alors ! s’exclama Javelot.
-Je ne vous
dis pas tout ça pour vous effrayer…
-Nous ne
connaissons pas la frayeur ! assura Bovin, ce que l’on n’aurait pas cru en
voyant le visage de certains chevaliers pâlir à l’énoncé du roi.
-Je n’en
attendais pas moins de vous, mes braves, mais je tenais à ce que la situation
vous soit clairement exposée.
Bovin prit à
nouveau la parole.
-Sire,
mettez-moi à la tête de votre armée, et nous verrons bien s’il est aussi fort
que cela.
Merlan prit un
air désolé, ce qu’il faisait très bien.
-Cela ne servirait
tout au plus qu’à retarder l’inévitable. Notre armée, pourtant puissante et
bien équipée, se ferait inexorablement mettre en pièces par les hordes sauvages
qui se massent à l’entrée de notre pays.
Nous prîmes
tous les mines consternées de circonstance, jusqu’à ce que Javelot
s’écrie :
-Nous ne
pouvons accepter de rester là les bras croisés ! Nous nous battrons,
jusqu’au dernier s’il le faut, mais jamais nous ne nous rendrons !
Chacun des
chevaliers présents éleva la voix pour se faire entendre, mais je ne suis pas
sûr que tous avaient la même chose à dire. Merlan les fit taire d’un geste
comme seuls savent le faire les enchanteurs.
-Certes, rien
ne semble pouvoir arrêter Holi Wood, dit-il. Ce qui ne veut pas dire que rien
ne l’arrêtera.
-Vous
connaissez donc un moyen ? demanda Sacrebleu.
Tous
attendirent la réponse du vieil homme. Elle vint.
-Oui !
Il fit une
nouvelle pause, sûr de son effet.
-J’ai consulté
les oracles ce matin, et ils sont formels : un seul d’entre vous suffira
pour faire basculer le destin du monde. Un seul aura la force nécessaire à
l’accomplissement de cette nouvelle quête contre le Mal. Un seul saura se
montrer digne de porter les couleurs de Dieu dans son combat contre le Diable.
Un seul d’entre vous sera le sauveur de l’humanité. Et cet homme, c’est…
Tous les
chevaliers levèrent la main comme un seul homme, trépignant et essayant de
crier plus fort que les autres.
-Moi !
Moi !
Merlan, encore
une fois, obtint le silence.
-Moi-même, je
ne le sais pas encore.
Il accompagna
pourtant ses paroles d’un sourire énigmatique.
-Comment le
savoir, alors ? demanda un petit chevalier près de moi.
-La Colline de
la Vérité, dit Merlan avec toute la solennité que l’évocation d’un tel lieu
demandait. Nous y aurons la révélation. Les oracles sont formels.
Puisque les
oracles étaient formels, personne n’eut rien à redire. Et c’est dans un
brouhaha indescriptible que nous nous rendîmes tous à la Colline de la Vérité.
Cette colline légendaire, lieu de plusieurs miracles plus ou moins avérés, mais
véritable objet de culte pour la plupart des habitants du royaume, se trouvait
au centre d’une vaste clairière, elle-même située au milieu exact de la forêt
domaniale.
Les gens
accouraient à notre passage, la nouvelle qu’un nouveau miracle allait s’y
produire s’étant répandue dans la ville comme une traînée de poudre. Personne
n’aurait voulu manquer ça. Les tavernes se vidèrent, les rues furent désertées,
les marchands laissèrent leurs étalages à la merci des voleurs, mais les
voleurs eux-même se trouvaient déjà à la colline, tous voulaient savoir qui
allait être l’élu qui les sauverait.
Chaque
chevalier était sûr d’être choisi, et tous se pavanaient et bombaient
avantageusement le torse, et chacun avait déjà préparé ses bagages en vue de
son prochain départ.
Au sommet de
la colline se trouvait l’autel sacré sur lequel Merlan s’adonnait parfois à
certains rites connus de lui seul, et dont on ne savait pas très bien si
lui-même en saisissait toute la portée. Je le revois encore grimper ce jour-là
les marches rendues plus grossières qu’elles ne l’étaient déjà par une longue
et lente érosion. Malgré son grand âge, son pas était alerte, quoiqu’il faillit
à deux reprises se prendre les pieds dans sa grande robe bleue. Arrivé à
l’autel, il prit une pose solennelle et toisa l’assemblée. Il tendit les bras
et fit bien remarquer à tous qu’il n’avait rien ni dans les mains, ni dans les
manches. Puis il fit apparaître un bouquet de fleurs au parfum délicat qu’il
jeta négligemment dans les bras d’une jeune fille au décolleté avantageux. Tout
le monde applaudit. Il montra alors sa main ouverte, la referma, prononça une
formule du genre abracadabra, et quand il ouvrit le poing, il tenait une grosse
pièce de dix écus. Chacun retint son souffle. Le rituel approchait de son
dénouement.
Sur la paroi
principale de l’autel, il y avait une petite fente grossièrement taillée.
Merlan y glissa la pièce avec respect, et nous l’entendîmes dégringoler dans le
vieux bloc de pierre. Il se fit un bruit sec, puis plus rien. La foule
attendait. Les cœurs se serraient, les fronts se couvraient de sueur, le
silence devenait angoissant.
-Eh bien quoi
encore ! s’écria Merlan.
Il donna un
bon coup de pied dans l’autel, et enfin le miracle s’accomplit. La liste
fastidieuse mais nécessaire des partenaires officiels des Interventions Divines
défila devant nous en lettres de feu, puis apparut l’être de lumière. C’était
un grand homme, jeune, aux traits fins et délicats, aux belles boucles blondes
qui lui tombaient sur les épaules en cascades dorés. Il flottait au dessus de
la colline, porté par deux ailes blanches et environné d’une lumière apaisante.
Des petits chérubins voletaient tout autour de lui, et chacun jouait d’un
instrument différent, et leur chant ravit toute l’assemblée. L’archange se posa
doucement sur l’autel et commença à nous sourire avec bienveillance, mais comme
il avait plu la veille, la pierre était encore glissante. Il se cassa la
figure. Les chérubins applaudirent en pouffant.
-Bon, ça va,
ça va, dit l’ange en se relevant. Marrez-vous. Mais vous rirez moins, tout à
l’heure, au débriefing, quand on reparlera de votre façon de jouer.
Vexés, les
chérubins disparurent sur une fausse note. L’ange épousseta sa robe et remit de
l’ordre dans ses cheveux. Merlan s’avança ver lui.
-Salut,
Gabriel, fit-il en lui serrant la main.
-Salut,
Merlan, mon vieil ami, répondit le messager divin.
La foule
considérait la scène avec attention. Le déroulement du rituel en déconcertait
plus d’un, mais après tout, un rituel est toujours quelque chose d’un peu
hermétique.
-Le messager
va parler ! annonça Merlan avec emphase.
Les chevaliers
s’avancèrent. Tout le monde fut suspendu aux lèvres de l’archange.
-Désigne nous
celui qui a été choisi pour aller combattre le Prince des ténèbres, dit Merlan.
-Oui,
s’écrièrent les chevaliers avec impatience. Nous t’écoutons.
L’archange
Gabriel toisa leur groupe avec grandeur. Il sortit alors ses lunettes et prit
un air sérieux. Une enveloppe lui surgit des mains et il la décacheta d’un coup
sec.
-Et le gagnant
est…
Un petit
chérubin revint juste à temps pour un roulement de tambour.
-…le Chevalier
sans nom !
Un silence de
mort s’abattit sur la forêt.
…
-Eh, mais
c’est moi ! m’écriai-je.
Un vent de
panique souffla alors sur toute l’assistance.
-Nous sommes
perdus !
-Autant en
finir tout de suite !
-C’est la fin
du monde !!
Les chevaliers
explosèrent.
-Mais c’est le
plus mauvais d’entre nous ! s’exclama Javelot.
-Il ne sait
même pas se servir de son épée ! ajouta Marmelade.
-Ca ne peut
pas être lui ! s’écrièrent-ils tous en chœur.
Le roi
s’avança et mit fin aux protestations.
-C’est ainsi,
les coupa-t-il. Telle est la volonté de Dieu.
Mais son
regard inquiet semblait indiquer qu’il avait de grands doutes sur la santé
mentale du créateur s’il était capable de prendre ce genre de décision.
-Bon, ben
c’est pas tout ça, dit l’archange. J’ai une partie en cours avec Michel, et il
n’aime pas trop attendre.
Il posa son
regard sur moi et me dit dans un sourire :
-Bonne chance,
chevalier. Sans doute nous reverrons-nous.
Il me fit un
clin d’œil, le vent secoua sa chevelure d’or, puis il disparut dans un éclat de
lumière aveuglante.
Le roi,
accompagné par Merlan et Bovin, vint à ma rencontre en se frayant tant bien que
mal un passage jusqu’à moi.
-Majesté,
m’inclinai-je.
-Venez avec
moi, chevalier, me dit-il. Dans mon bureau, nous serons plus tranquilles pour
discuter.
Autour de
nous, les gens couraient dans tous les sens en criant. Certains partirent
s’enfermer chez eux, d’autres creusaient leur tombe, d’autres encore vendaient
toutes leurs actions pour une bouchée de pain. Des vieux bonzes chinois
annonçaient la fin des temps, de sombre nuages obscurcissaient le ciel, une
concentration inhabituelle de vautours se massa au dessus de la ville tandis
que le directeur du cirque s’enfuyait avec la caisse et la femme du trapéziste.
dimanche 8 avril 2012
Les aventures du Chevalier-Sans-Nom et de Gilbérald, son fidèle écuyer #1
Le temps est
impitoyable avec les hommes, et il ne fait pas exception pour moi. Me voici, je
le sens, au terme d’une vie faite d’aventures et d’exploits, chantée maintes
fois par les bardes et les poètes. Il me faudra bientôt rejoindre mes amis déjà
rassemblés pour le grand banquet de l’éternité. Je n’ai pas peur. A l’aube de
ma mort, je ne sais toujours pas ce que ce sentiment veut dire. Mon existence
fut bien remplie, suffisamment en tout cas pour que je n’ai pas à redouter ma
fin prochaine, que j’envisage sans regrets ni tristesse.
Mais
laissez-moi me présenter : pendant longtemps, on me connut comme le
Chevalier-Sans-Nom. A l’époque où j’ai décidé de faire commencer mon récit, je
ne savais rien de mes origines. Je ne me rappelais d’aucun détail de ma vie
avant mes huit ans, âge où je fus recueilli par le duc de Foisdeuquatre, sujet
parmi les plus prestigieux du royaume, qui fut comme un père pour moi, et dont
la fille, la douce et chaste Rose, fut comme une sœur, et dont le valet de
chambre, Jules, fut comme un valet de chambre, et dont le chien, le bien nommé
Médor, fut comme un chien.
Pour une
obscure raison, une antique tradition interdisait aux ducs du royaume de
recueillir des orphelins. Depuis longtemps, cette tradition n’était plus
respectée, mais il en restait tout de même quelques traces. Ainsi je ne pus
jamais prendre le nom de mon illustre tuteur. Il m’éleva pourtant comme il
l’aurait fait de son fils, et il me fit rentrer très vite dans la plus grande
école de chevalerie du pays, l’HEC (Haute Ecole de Chevalerie), où je ne tardai
pas à me faire une réputation : j’avais en effet développé l’étrange
faculté de parler aux arbres. Il était ennuyeux, disait-on, que jamais un seul
ne me répondit, mais ce n’était là que remarques amères des jaloux et des
aigris, et je fus vite entouré d’amis fidèles comme Joyeudrille, impressionnés,
à la limite de l’idolâtrie, par mon incroyable talent.
Le lecteur ne
s’étonnera pas en apprenant que je fus très vite nommé chevalier, au cours
d’une cérémonie dont je ne peux évoquer le souvenir sans ressentir encore une
douce émotion. Mais même alors, fidèle à la ligne de conduite qu’il avait
adoptée jusque là, le duc ne voulut m’éclairer sur mon passé. Quand je lui
demandais des détails, il se contentait de vagues grognements ou feignait
d’être intéressé par le compte-rendu que lui faisait son barde personnel du
dernier épisode d’ « Amour, Gloire et Chat botté », alors que
nul n’ignorait qu’il avait une sainte horreur de ce feuilleton, qu’il
considérait comme l’un des signes avant-coureur du déclin de notre
civilisation.
Le nom de
Chevalier-Sans-Nom, sans en être un, fut difficile à porter, mais je m’en suis
accommodé malgré tout, y trouvant même un certain parfum de mystère qui n’était
pas pour me déplaire. Si j’avais su à l’époque combien illustre et loué il
deviendrait, je pense que j’en aurais fait une marque déposée pour éviter qu’il
ne fût galvaudé comme il l’a si souvent été depuis. C’est d’ailleurs pour
réparer nombres d’injustices qui m’ont été faites par des poètes mal renseignés
ou pire, en quête de sensationnel, que je me propose par le présent recueil de
rétablir une certaine vérité historique.
A cette
époque, le royaume des Orangers vivait paisiblement, et notre roi était juste
et bon. Le peuple l’aimait, et tous lui rendaient grâce d’avoir su préserver la
paix et l’harmonie, et d’avoir même su convaincre une grande puissance
étrangère d’implanter près de la capitale un immense parc d’attractions qui
attirait chaque année jusqu’à des dizaines de touristes, ce qui était toujours
bon à prendre. Bref, le pays prospérait, et rien ne semblait devoir changer le
cours des choses. C’est alors que commença mon aventure.
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